Inside AWiM25 at the African Union: Scheherazade Safla on Gender,
Trending
Translated by Ngo Fidele Juliette
Dans la ville d’Arua, au nord-ouest de l’Ouganda, un bon habit du dimanche doit toujours être accompagné d’une touche d’imprimé africain, connu localement sous le nom de Kitenge. Le tissu multicolore dont il est dit que chacun des 360 000 habitants de la ville en possède au moins un.

Depuis longtemps, Arua est un lieu de brassage des cultures en raison de sa position stratégique entre les deux voisins de l’Ouganda : La République démocratique du Congo et le Soudan du Sud.
Selon les habitants de la ville frontalière, le Kitenge est depuis des années la mode la plus exportée de la République démocratique du Congo (RDC) voisine, dont le point de frontière officiel avec l’Ouganda se trouve à moins de 5 kilomètres du centre-ville, tandis que d’autres points d’entrée non marqués sont disséminés un peu partout, et à moins d’un kilomètre de distance.

Un panneau routier indiquant les directions et les distances vers le centre-ville d’Arua et Kampala, accompagné d’un panneau de limitation de vitesse à 50 km/h.
Cerise sur le gâteau, ce marché de la mode est dominé par une équipe intergénérationnelle de femmes dont le style et le souci du détail ont donné au tissu une définition parfaite.
Joyce Kamure, 46 ans, originaire de la RDC, est arrivée à Arua en août 2005, une ville qui s’urbanisait alors rapidement et dont la classe moyenne était en pleine expansion. Dès son arrivée, elle s’est rendu compte qu’il manquait quelque chose au tissu social.
« J’ai senti que la mode et le style manquaient. J’ai donc commencé dans un petit kiosque avec d’autres femmes qui travaillaient comme couturières. La couture était le travail que je faisais en République Démocratique du Congo, mais à petite échelle. J’importais du matériel auprès de commerçants de Kampala et je fabriquais des robes et des chemises. Les gens les aimaient », explique Kamure.
Joyce Kamure, une vendeuse locale de kitenge à Arua, en train de vendre ses articles à des clients.
À l’époque, elle menait ses activités à partir d’une petite pièce située à l’écart du marché central d’Arua. De nombreuses autres femmes de la RDC, passionnées de mode, ont commencé à la rejoindre.
En peu de temps, les femmes de la vibrante communauté transfrontalière d’Arua sont devenues un nom très connu dans le style de vie de la ville en matière de mode. Aujourd’hui, les autorités de la ville ont créé un marché du textile à part entière, qui est en train de devenir une source de revenus importante.
En Afrique de l’Est, les Congolais sont connus pour leur style audacieux, dynamique et flamboyant, avec un mélange élégant de motifs africains traditionnels et de tendances contemporaines. C’est ce qui a rendu les créations de Kamure ainsi que celles d’autres tailleurs très recherchées.
« Nous avons immédiatement été reconnus et avons commencé notre nouvelle vie ici. Depuis lors, nous sommes à la tête de l’industrie, aidant les femmes à gagner leur vie et renforçant l’ensemble de notre communauté », explique Kamure.
Cette vague d’opportunités a attiré des milliers de femmes de la RDC et du Soudan du Sud, dont beaucoup se sont installées de manière indépendante. Stimulée par l’expansion des liens économiques transfrontaliers, cette communauté grandissante compte aujourd’hui environ 20 000 femmes qui contribuent à la croissance dynamique d’Arua.
Naissance d’une nouvelle économie de la mode
Lorsque des artisans qualifiés de l’est du Congo sont arrivés à Arua, nombre d’entre eux n’apportaient guère plus que leur savoir-faire. Certains ont voyagé pendant des jours avec des bébés sur le dos, traversant l’Ouganda pleins d’espoir et de détermination. Au cours de leur voyage, ils ont emporté avec eux des rêves de famille et une volonté de rebâtir.

Une couturière à l’œuvre cousant habilement un tissu kitenge aux couleurs vives pour en faire une belle tenue.
Cependant, ils sont venus avec des mains qui savaient comment travailler le tissu, comment coudre, plier et draper la couleur pour lui donner un sens. Ils ont amené avec eux la culture de l’habillement Hambyard et, petit à petit, cette tradition a commencé à apparaître dans tous les coins de la ville.
« La mode et le design ont été notre planche de salut depuis que nous sommes arrivés ici, et cela nous a valu une place dans la société que nous appelons aujourd’hui notre maison », déclare Nabali Bangwe, une couturière originaire de la RDC, alors qu’elle prend les mensurations d’un client.

Nabali Bangwe se prépare à ajouter une doublure à une robe kitenge.
De l’autre côté de la ville, dans la banlieue de Jako, un centre de formation à la mode et au design est dirigé par Ronald Ndema, un tailleur renommé qui, après avoir travaillé en étroite collaboration avec ces femmes talentueuses, a décidé de partager ses techniques avec des stagiaires locaux. Ce centre propose des ateliers pratiques de couture, des cours de dessin de modèles et des conseils sur la gestion d’une petite entreprise.
Ronald Ndema dispose soigneusement un tissu kitenge sur sa machine à coudre, se préparant à coudre.
« Tout le monde peut être tailleur. Mais ces femmes ont apporté un mélange de culture et de détails qui a donné naissance à toute une activité dans cette ville. L’argument de vente de nos imprimés ici, c’est le style que nous employons pour les fabriquer, et c’est ce à quoi je forme », explique Ndema.
Une lueur d’opportunité pour les nouveaux arrivants
Lorsque la famille de Mary Juru, âgée de 20 ans, a quitté le Soudan du Sud pour l’Ouganda, elle a vu ses études interrompues par le processus de réinstallation. À Arua, ses parents ont mis en commun leurs économies et le soutien de la communauté pour l’inscrire au centre de formation à la mode et au design de Ronald Ndema. Déterminés à lui construire un avenir meilleur, ils ont soutenu la passion de Mary pour la couture et la création.

Mary Jane Juru coud soigneusement ses vêtements sur la machine à coudre.
« L’acquisition de ces compétences me donne l’espoir d’un avenir meilleur », déclare Juru alors qu’elle réalise des plis sur des Kitenge violets à son poste de couture équipé de machines électriques et de machines à pédales. « Ce que j’apprends ici me permettra de retourner dans ma communauté au Soudan du Sud et dans toute la région. Je sais que je peux créer des emplois et inspirer d’autres personnes ».

Mary Jane Juru en action, cousant une robe qui sera ensuite vendue au marché des imprimés africains.
Au cours de la dernière décennie, la région du Nil occidental, où se trouve la ville d’Arua, est devenue un pôle d’attraction pour les femmes qualifiées désireuses de rejoindre son marché de la mode en plein essor. Nombre d’entre elles arrivent spécialement pour se former à la couture, s’approvisionner en Kitenge aux couleurs vives et lancer leurs propres boutiques ou ateliers collectifs. Les réseaux locaux mettent les femmes qui traversent la frontière en contact avec des mentors expérimentés, des microfinanceurs et des espaces de travail partagés où elles peuvent perfectionner leurs techniques et se constituer une clientèle.
L’Ouganda accueille depuis longtemps ces entrepreneurs, leur offrant des voies d’intégration par le biais de permis de travail, de programmes linguistiques et de marchés artisanaux. Il accueille aujourd’hui plus de 1,7 million de personnes venues du monde entier, y compris d’importantes communautés du Soudan du Sud, de la RDC, du Soudan, de l’Érythrée et de la Somalie.
À Arua, nichée entre deux frontières internationales, ces femmes sont reconnues pour leur contribution essentielle au tissu social et économique de la ville. Les entreprises locales sollicitent régulièrement leurs talents de couturières et de stylistes, et les jours de marché sont rythmés par des conversations multilingues, des tissus colorés et l’optimisme partagé de femmes à la recherche de nouvelles opportunités.

La population dynamique et diversifiée d’Arua comprend un grand nombre de femmes sud-soudanaises, qui représentent environ 68,9 % de la communauté. Elles sont rejointes par d’autres personnes originaires de la République démocratique du Congo, du Soudan et des pays voisins.
Beaucoup considèrent Arua comme une ville pleine de promesses. Une enquête récente a révélé que 92,4 % des personnes qui s’installent à Arua prévoient d’y rester et d’y construire leur vie dans un avenir proche.
« Cet endroit nous a offert plus que ce que nous avions imaginé », déclare Juru, en guidant doucement son tissu sous l’aiguille de sa machine à coudre.

Une machine à coudre fait les points de couture sur le tissu kitenge à l’aide du fil, produisant ainsi de magnifiques tenues à partir de ce matériau aux couleurs vives.
Les politiques de soutien de l’Ouganda permettent à des personnes de différents pays de travailler et d’apporter leur contribution. Néanmoins, l’accès à un emploi stable à Arua se développe de manière progressive. À l’heure actuelle, environ un tiers des personnes qui s’installent à Arua exercent des activités génératrices de revenus.
Pour les femmes, le secteur de la mode et de la couture est devenu un tremplin essentiel. Bien que des lacunes subsistent dans l’accès aux emplois formels, les efforts en cours visent à renforcer les systèmes de soutien, à développer les entreprises dirigées par des femmes, et à créer des espaces inclusifs où leurs compétences et leur créativité peuvent s’épanouir.
L’insécurité économique reste un problème pressant à Arua. Seule une personne sur trois travaille actuellement, et environ un quart déclare n’avoir aucun revenu.

À Arua, une femme traverse le marché entièrement vêtue de kitenge.
De nombreuses familles ont déjà épuisé leurs économies et dépendent désormais fortement de leurs proches et des réseaux communautaires pour obtenir de l’aide. Si certains parviennent à s’en sortir grâce à de petites activités commerciales, l’absence d’emplois stables a enfermé de nombreuses personnes dans un cycle de difficultés financières.
Les possibilités de soutien aux moyens de subsistance restent limitées. La présence d’organisations proposant des programmes d’autonomisation économique est encore faible, ce qui signifie que de nombreuses personnes doivent faire face à ces difficultés avec une aide institutionnelle minimale. Même avec les lois progressistes de l’Ouganda qui permettent à toutes les personnes du monde entier de travailler, la réalité pratique est que les emplois sont rares, en particulier pour ceux qui recommencent à zéro.
Malgré ces obstacles, de nombreux habitants d’Arua continuent de faire preuve d’une résilience remarquable. L’auto-installation est de plus en plus considérée comme une voie vers l’indépendance, donnant aux individus et aux familles l’espace nécessaire pour travailler à une stabilité.
Cependant, l’intégration dans les systèmes urbains s’accompagne de son propre lot de défis, allant de l’obtention des documents appropriés à la compréhension de la manière d’accéder aux ressources limitées disponibles.
La reconnaissance académique, la certification professionnelle et le soutien linguistique sont autant d’obstacles auxquels il faut encore prêter attention. Les personnes venant du Soudan, par exemple, peuvent avoir des qualifications, mais peinent à les faire reconnaître. Cela limite leurs chances d’obtenir un emploi intéressant dans leurs domaines de formation.
Malgré cela, les choses sont peu à peu en train de changer. L’essor du marché de la mode à Arua a déclenché un changement économique que beaucoup exploitent désormais. Cette nouvelle vague offre une plateforme non seulement pour le travail, mais aussi pour la croissance et la créativité.
L’école de mode de Ndema en est un exemple. Elle est devenue un tremplin pour de nombreuses jeunes femmes sud-soudanaises qui s’installent aujourd’hui à Arua pour acquérir des compétences qui leur permettront d’assurer leur avenir. « La plupart de mes clients et de mes stagiaires sont sud-soudanais », explique Ndema. « Une fois qu’ils ont terminé, ils rentrent chez eux et encouragent les autres à venir apprendre ici. »
Cet effet d’entraînement est puissant. De nombreuses femmes retournent dans leur communauté et créent leur propre entreprise ou rejoignent un atelier de couture. Les compétences qu’elles acquièrent ne leur profitent pas seulement à elles-mêmes, mais aussi à des familles et à des quartiers entiers.
En 2016, la ville a même ouvert un marché du textile pour répondre à la demande croissante, employant désormais plus de 500 travailleurs, dont de nombreuses femmes originaires du Soudan du Sud et de la République démocratique du Congo.
Kamure, qui était autrefois couturière, fournit aujourd’hui du tissu dans toute la région. « Arua m’a permis de démarrer. Maintenant, je vends en gros », dit-elle en souriant.
Kamure est l’une des nombreuses entrepreneuses qui ont tiré parti de la demande croissante de Kitenge en Ouganda. Elle explique que le Kitenge congolais est perçu comme étant de meilleure qualité, ce qui le rend particulièrement recherché. « Nous disons souvent à nos clients que les matériaux proviennent du Congo parce qu’ils ont davantage confiance en la qualité », explique Joyce.

Les tissus Kitenge sont stockés en abondance dans un magasin d’Arua. Ces tissus sont ensuite achetés par des femmes d’affaires pour créer des tenues qu’elles vendent ensuite de l’autre côté de la frontière.
Elle note également que de nombreux clients, en particulier ceux du Soudan du Sud, achètent des Kitenge pour leur usage personnel, mais que leurs préférences en matière de mode ont évolué au fil du temps. Les styles et les couleurs reflètent désormais un mélange d’influences culturelles, grâce à l’interaction croissante entre les communautés.
Les déplacements transfrontaliers ont joué un rôle important dans la formation de cet échange créatif. Au fur et à mesure que les gens voyagent, leurs goûts, leurs compétences et leurs traditions se transforment. Ce type de mobilité régionale alimente la croissance économique et culturelle de villes comme Arua.
Au-delà du commerce, la liberté de circuler et de passer d’un pays à un autre et s’y connecter est vitale pour l’avenir de l’Afrique. La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), signée par plus de 27 pays, a ouvert de nouveaux marchés et de nouvelles possibilités commerciales. Mais les progrès réels dépendent également de la facilitation de la circulation des personnes à travers les frontières.
Le commerce et les voyages vont de pair. Il est impossible de stimuler la croissance économique, de créer des emplois ou d’établir des partenariats solides si les marchandises et les personnes ne peuvent pas circuler librement.
Le plus grand obstacle n’est pas les routes ou les ressources. C’est la confiance. De nombreux gouvernements hésitent encore à ouvrir leurs frontières en raison de craintes dépassées ou de pressions internes. Or, pour débloquer une véritable coopération, il faut un engagement commun en faveur de la croissance, la confiance aux voisins et une vision plus large de l’Afrique.
Pour que des villes comme Arua prospèrent, il faut que les gens aient la possibilité de circuler, de faire carrière et d’apporter leurs compétences aux industries locales. De nombreux commerçants, en particulier les femmes, dépendent de l’accès aux marchés transfrontaliers pour maintenir et développer leurs activités.
« La libre circulation est au cœur du commerce local. De nombreuses femmes qui vendent des Kitenge ou des produits alimentaires se déplacent pour rencontrer des fournisseurs ou toucher davantage de clients. En limitant ces déplacements, on les prive d’opportunités », explique Sydney.
Lorsque la circulation est libre et encouragée, elle permet non seulement de développer les marchés, mais aussi de renforcer les liens entre les communautés. L’histoire du Kitenge en est un exemple éloquent : des tissus du Congo, du Soudan et de l’Ouganda sont cousus pour créer des vêtements qui célèbrent une culture et une créativité communes.
Ce mélange de styles et d’histoires crée des partenariats durables, des amitiés et des avantages économiques. Dans de nombreux cas, il contribue davantage à promouvoir la paix et la compréhension que n’importe quelle politique ou n’importe quel accord.
Grâce à la libre circulation, des villes comme Arua deviennent des centres vivants d’innovation et d’entreprise. Elles attirent les compétences, renforcent la confiance et inspirent la croissance. L’essor du Kitenge en est la preuve.
L’influence de la mode congolaise à Arua est évidente. Qu’il s’agisse de couleurs et de motifs audacieux, de coupes élégantes ou de broderies, les tendances de la mode de Mahagi et d’Aru ont défini la façon dont le Kitenge est taillé, stylisé et vendu.
Les clients d’Arua recherchent désormais des modèles qui reflètent les coupes nettes, les tenues superposées et les broderies détaillées célèbres dans la culture de la mode congolaise.
Regardez le documentaire ici
Read English version here
Ce contenu est produit dans le cadre du projet Move Africa, commandé par la Commission de l’Union africaine et soutenu par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH. Les points de vue et les opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de la GIZ ou de l’Union africaine. »
We’re not gonna spam. We’ll try at least.

Copyright 2020. African Women In Media
Copyright 2020. African Women In Media
Recent Comments