By Faith Matete

Les Commerçantes Méconnues Qui Soutiennent La Nutrition Transfrontalière À Busia, Au Kenya

Par Faith Matete 

 Translated by Ngo Fidele Juliette

 

Jenniffer Nagut, du village de Maero en Ouganda, propose des bananes sur son étal à Busia, au Kenya. Elle fait partie des nombreuses femmes ougandaises qui traversent chaque jour la frontière pour vendre des aliments nutritifs au Kenya/Photo : Faith Matete 

 

C’est l’aube et le scintillement des doux rayons du soleil matinal illumine le ciel de la ville frontalière de Busia, annonçant une nouvelle journée bien chargée pour un lieu qui a ouvert ses portes à des personnes de tous horizons. 

 Le marché de Busia est animé par le bruissement des sacs et la clameur des premiers acheteurs. Un groupe de femmes arrange soigneusement des piles d’oignons et de tomates, tandis qu’à proximité, d’autres trient d’énormes régimes de bananes. 

 Ces produits alimentaires riches semblent frais et tout droit sortis des champs, et témoignent de l’énorme quantité d’aliments nutritifs qui transitent de l’Ouganda vers le Kenya par la ville frontalière. 

 

Le marché de Busia au Kenya n’est cependant qu’une partie de l’histoire. Comme des jumeaux siamois, Busia, Ouganda, situé à quelques pas de la frontière, présente une scène similaire : un commerce transfrontalier florissant constitue l’épine dorsale de cette petite microéconomie et insuffle la vie à la nutrition. 

Des deux côtés, seuls quelques drapeaux disséminés dans certains locaux rappellent qu’il s’agit de deux pays distincts, divisés par une frontière invisible, mais prospérant grâce à l’unité d’une population qui ne s’embarrasse pas de frontières. 

Selon les habitants, les deux marchés constituent l’épine dorsale de la sécurité alimentaire de la région et la source des repas pour les familles de la région et de ses environs. 

 

Les visages derrière le trafic 

À Busia Kenya, on trouve Jennifer Naguts, une commerçante ougandaise du village de Maero, occupée à feuilleter une liasse de billets ougandais et kenyans. 

Quelques minutes plus tôt, elle était chez elle, dans le village de Maero, en Ouganda, où elle a rassemblé les bananes, prêtes à être vendues à ses clients kényans. 

 « J’apporte des bananes de chez moi et je les vends ici tous les jours », dit-elle en souriant, ajoutant qu’il s’agit d’une grande famille et que les gens achètent avec la monnaie qu’ils ont » 

 Elle dépense 4 000 shillings ougandais (150 shillings) par jour pour le transport et paie 50 shillings de frais de marché. 

 

Jennifer fait partie des centaines d’Ougandaises qui vendent quotidiennement des denrées alimentaires au Kenya, dans le cadre d’un commerce transfrontalier transparent qui exploite la libre circulation des biens et des personnes en Afrique de l’Est. 

 « Nous formons une grande famille. Je m’approvisionne en denrées alimentaires en Ouganda et je les vends quotidiennement au Kenya. Nous nous sommes bien intégrés et il est très courant de voir des clients acheter des produits avec des devises kenyanes ou ougandaises », explique-t-elle.  

 Bien qu’elle se soit lancée dans le commerce transfrontalier il y a dix ans, elle s’est tournée vers la vente de produits alimentaires en raison de la forte demande provenant du Kenya. Au départ, elle vendait des articles ménagers. 

 

Aujourd’hui, dit-elle, c’est une joie de participer à l’approvisionnement de repas nutritifs aux familles kenyanes et de gagner un petit revenu en retour. 

 Pour elle, ce qui réchauffe le plus son âme, c’est de pouvoir contribuer à rencontrer les besoins nutritionnels du pays.  

 « Je suis mère et je sais à quel point les aliments que nous vendons sont importants pour la population, en particulier pour les jeunes enfants », explique-t-elle. 

 

À quelques mètres de l’endroit où elle est assise pour vendre ses bananes, une longue rangée de femmes vendant divers produits alimentaires, notamment des oignons, des tomates, des légumes verts, des œufs et des céréales, sont occupées à appeler des clients. 

Nous avons constaté que la majorité des femmes sont des migrantes ougandaises. Celles-ci constituent le pilier du marché et sont au cœur de l’approvisionnement alimentaire de milliers de ménages kenyans.  

 

Mary Namboso et Jalat Akumu, qui sont également occupées à trier leurs produits alimentaires, affirment que les affaires sont florissantes et promettent de transformer la situation économique de plusieurs familles. 

« La valeur de la monnaie au Kenya est plus élevée », explique-t-elle, ajoutant qu’il est ainsi plus facile de répondre à leurs besoins quotidiens, en particulier de payer les frais de scolarité. 

Pour elle, le fait de pouvoir contribuer à répondre aux besoins nutritionnels du pays est quelque chose d’important. Chaque soir, elle achète également du poisson séché au soleil au Kenya pour le rapporter à ses enfants. 

 

Une Mission nutritionnelle 

 Des commerçantes ougandaises trient du poisson séché sur le marché aux poissons de Busia. Le poisson fait partie des aliments nutritifs qui ont transformé la frontière de Busia en une économie dynamique/Photo : Faith Matete 

Le commerce pratiqué par ces femmes va au-delà de l’économie ; il s’agit de la sécurité alimentaire, de l’alimentation des familles et des communautés. 

 

Caren Ouma, une commerçante kényane de 43 ans qui vend du poisson séché, souligne ce point. 

Depuis 25 ans, elle gère son commerce sur le marché aux poissons de Busia, où elle emploie aujourd’hui dix personnes. 

Ouma explique qu’elle vend du poisson séché au soleil du lac Turkana à l’Ouganda et même à la RDC. Elles classent d’abord les poissons avant de les vendre. 

« J’ai commencé jeune. Au début, mes parents faisaient ce commerce et c’est là que j’ai appris d’eux. J’ai éduqué mes enfants et l’un d’entre eux a terminé l’université », explique-t-elle. 

 

Bulbes d’oignons exposés au marché de Busia, au Kenya. Les oignons font partie des denrées alimentaires nutritives vendues par les migrants ougandais/Photo : Faith Matete 

La nutritionniste Winnie Alando souligne l’impact de ce commerce sur les régimes alimentaires de la région en affirmant que les aliments qui traversent cette frontière, les bananes, les tomates et le poisson sont essentiels pour lutter contre la malnutrition. 

« Le poisson fournit des protéines de haute qualité et des acides gras oméga-3. Les tomates et les bananes apportent des vitamines essentielles, du potassium et des fibres. Ces aliments améliorent l’immunité et la santé des organes », explique-t-elle. 

Le marché transfrontalier garantit que la nourriture est facilement disponible et que les communautés peuvent y accéder facilement, et la plupart du temps, il s’agit toujours d’aliments que l’autre communauté n’a pas ; c’est comme du troc. 

« Les communautés qui produisent des tomates en excès vendront à l’autre côté où les tomates sont une denrée rare. Cela contribue également à offrir une variété d’aliments que les communautés peuvent choisir parmi ceux qui ont un impact sur la diversité alimentaire. Les femmes aident à améliorer la sécurité alimentaire en créant la disponibilité de ces aliments. Le défi pourrait, cependant, être d’établir le coût, car c’est une activité commerciale et des bénéfices doivent être réalisés. » 

 

Elle ajoute que le commerce régional peut aider à lutter contre la malnutrition ou les carences en micronutriments en fournissant des aliments abordables qui peuvent être facilement échangés et rendus accessibles aux communautés, ainsi qu’en commercialisant des aliments à haute valeur nutritive, pas simplement des aliments. 

Selon le ministère de l’Agriculture de Busia et celui de la Santé, plus de 60 pour cent de la population de Busia souffre d’insécurité alimentaire chronique et de malnutrition, tandis que 31 pour cent des enfants de moins de cinq ans sont mal nourris et 26,5 pour cent des enfants de moins de cinq ans souffrent de retard de croissance. 

 

La coordinatrice de la nutrition du comté de Busia, Mme Scholastic Nabade, soutient que le comté a été aux prises avec diverses formes de malnutrition, y compris la sous-alimentation, la suralimentation et les carences en micronutriments 

Avec l’afflux massif de commerçants ougandais qui migrent vers la région et le commerce dynamique des denrées alimentaires qui a pris racine dans la ville frontalière, les espoirs sont grands que la malnutrition ne sera plus qu’un souvenir du passé. 

 

Systèmes de soutien au commerce 

 Résumé du commerce transfrontalier à la frontière animée de Busia/Photo : Faith Matete 

 

Selon les statistiques de la Kenya Revenue Authority, en moyenne 1 500 commerçants franchissent chaque jour le poste-frontière officiel pour accéder au marché kenyan. La majorité d’entre eux transportent des denrées alimentaires. 

Cette activité est si florissante que le gouvernement a déjà perçu 4,5 milliards de shillings kenyans de recettes entre juillet dernier et avril 2025. Ce chiffre est en hausse par rapport aux 4,1 milliards de shillings kenyans enregistrés l’année précédente. 

« Depuis la création du poste-frontière unique de Busia (OSBP), la Kenya Revenue Authority  (KRA) a observé une augmentation constante du volume des échanges transfrontaliers entre l’Ouganda et le Kenya », a déclaré la KRA dans un communiqué. 

 

Une promenade sur le marché révèle une scène familière à laquelle les habitants sont habitués. Ici, il est courant de marchander le prix des denrées alimentaires nutritives, car les habitants s’efforcent de choisir des produits frais. 

L’un des principaux facteurs qui favorisent ce commerce transfrontalier est le poste-frontière unique de Busia (OSBP), l’un des postes frontaliers les plus fréquentés d’Afrique de l’Est, qui a transformé le commerce transfrontalier depuis sa création en 2018. 

 Cette installation sert de modèle pour la rationalisation des procédures frontalières entre le Kenya et l’Ouganda, démontrant des améliorations significatives en matière d’efficacité commerciale et d’autonomisation économique des femmes. 

 

Facilité de circulation 

Une cliente achète des oignons à une migrante ougandaise au marché de Busia, au Kenya. Au marché, les Kenyans et les Ougandais font du commerce avec beaucoup de facilité grâce à des systèmes de migration simplifiés. Photo : Faith Matete 

Avant sa création, les commerçants devaient faire face à de longues files d’attente pour le dédouanement et à des procédures administratives complexes, les femmes étant particulièrement exposées aux risques liés à la sécurité et ne disposant pas d’installations de stockage pour les marchandises invendues.  

Aujourd’hui, les régimes commerciaux simplifiés (STR), les certificats d’origine et d’autres documents accessibles ont remplacé les longues procédures, permettant aux femmes de gérer leurs transactions de manière indépendante. 

De nombreuses femmes affirment que le système est sûr et efficace, et qu’il leur a permis d’obtenir des aliments nutritifs du Kenya tout en fournissant les mêmes produits depuis l’Ouganda. 

« Nous fournissons également des œufs au Kenya. Je sais que cela aide beaucoup les familles à améliorer leur alimentation », ajoute Mary. 

Selon l’Organisation kényane de recherche agricole et animale (Kalro), les œufs contiennent environ 6,5 grammes de protéines fournissant neuf acides aminés essentiels nécessaires au maintien d’une bonne santé humaine. 

Cela explique l’impact significatif que le transport des denrées alimentaires a sur les familles au Kenya. 

Outre les denrées alimentaires, des commerçants kenyans comme Rosebella Akoth, plus connue sous le nom de Mama Rose, ont développé des entreprises florissantes et des systèmes de soutien aux côtés de leurs homologues ougandais. 

Autrefois vendeuse de vêtements d’occasion, elle vend désormais des vêtements confectionnés, principalement à des clients ougandais. 

 « Les Ougandais achètent en gros », explique-t-elle, ajoutant que la plupart des commerçants ougandais préfèrent acheter leurs vêtements au Kenya. 

 

Mama Rose, qui a commencé à faire du commerce en 1985, dirige aujourd’hui un groupe bancaire féminin appelé Soko Hewani Women’s Group. Grâce à ce groupe, elles partagent également des informations sur comment lutter contre la malnutrition grâce aux denrées alimentaires vendues dans le cadre du commerce transfrontalier. 

Mama Rose dans l’un de ses magasins

« Notre groupe compte 59 membres et nous avons augmenté notre capital à 1,3 million de shillings », note-t-elle, ajoutant que l’année dernière, elles ont réalisé d’énormes profits grâce aux montants qu’elles ont versés aux membres et aux prêts qui ont ensuite été remboursés avec des intérêts. 

Boniface Osogo, président du marché aux poissons de Busia, déclare qu’ils commercialisent généralement du poisson provenant d’Ouganda, lorsqu’il arrive encore frais, fumé ou séché au soleil.  

Ils commercialisent également du poisson provenant du lac Turkana, à Lodwar, qui est transporté vers la RDC, l’Ouganda et d’autres régions d’Afrique de l’Est. 

Il explique que les femmes et les jeunes sont les principaux commerçants ici et contribuent grandement à l’approvisionnement en denrées alimentaires. Il ajoute que la plupart des poissons provenant d’Ouganda et apportés par les migrants sont frais, pêchés dans le lac, et toujours nutritifs. 

« Nous exportons près de 80 à 90 tonnes de poisson vers la RDC chaque semaine. Cela représente un chiffre d’affaires compris entre 100 et 200 millions de shillings par mois. » 

Il reconnaît la présence quotidienne de plus de 100 femmes ougandaises qui contribuent à combler le déficit en denrées alimentaires en fournissant des produits agricoles au Kenya. 

 

Appel à l’action 

Les nutritionnistes affirment que si le commerce transfrontalier améliore les revenus de nombreuses femmes, il ne conduit pas toujours à une meilleure alimentation familiale. Le principal problème réside dans le fait que de nombreux commerçants ne savent pas quels aliments sont nutritifs.   

Elle explique que certaines femmes vendent tous leurs œufs, puis achètent des mandazi et du thé fort pour leurs enfants, qui manquent ainsi de nutriments essentiels.   

Elle souligne la nécessité de donner aux commerçants les moyens d’agir en leur fournissant des informations sur les aliments nutritifs, non seulement pour les vendre, mais aussi pour nourrir leurs familles. Il est essentiel de combler ce manque de connaissances afin de s’assurer que les gains économiques donnent lieu à une meilleure santé mettant ainsi fin au cycle de la faim cachée. 

Alors que le soleil se couche, disparaissant derrière l’horizon de Busia, le marché ferme ses portes, mais le travail de ces femmes est loin d’être terminé. À l’aide de chaque panier de bananes, chaque lot de poissons et chaque poignée de légumes vendus, elles tissent les fils d’un avenir où la sécurité alimentaire n’est pas un privilège, mais une réalité partagée. 

Ces femmes sont plus que de simples commerçantes. Elles sont les architectes méconnues de l’unité régionale, les guerrières silencieuses qui luttent contre la malnutrition un repas à la fois, et le pilier de l’économie de l’Afrique de l’Est en plein essor. 

Grâce à la libre circulation transfrontalière, ces femmes se déplacent sans encombre entre l’Ouganda et le Kenya, transformant les villes frontalières en ponts d’opportunités plutôt qu’en barrières.  

 La libre circulation ne soutient pas seulement les moyens de subsistance, elle permet également de subvenir aux besoins des familles, de renforcer les marchés et de nourrir des communautés entières. 

Dans une région confrontée à une insécurité alimentaire chronique, ces femmes sont la preuve vivante que lorsque le commerce est libre et que les personnes peuvent se circuler librement, les solutions locales deviennent de puissants moteurs de changement. 

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Ce contenu est produit dans le cadre du projet Move Africa, commandé par la Commission de l’Union africaine et soutenu par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH. Les points de vue et opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de la GIZ ou de l’Union africaine.