By Annie Zulu

Les reines de la frontière de Nakonde font du commerce sans limites entre la Tanzanie et la Zambie

Traduit en français par Ngo Ngimbous Fidèle Juliette

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À 6 heures du matin, le marché noir de Nakonde est déjà en effervescence. Les pas martèlent le sol poussiéreux, les commerçants crient leurs meilleures offres et les volets des magasins s’ouvrent en cadence. C’est le bruit d’une ville frontalière en mouvement, au cœur de laquelle se trouvent les femmes qui traversent chaque jour la frontière depuis la Tanzanie, à la recherche d’opportunités de vente.   

L’une des premières à s’installer est Zakia Hussian Salehe, 30 ans, qui dispose soigneusement des chemises pour hommes sur son étal. Elle n’est pas Zambienne, mais cela ne se voit pas. Depuis trois ans, elle fait chaque jour le trajet depuis Tunduma, juste de l’autre côté de la frontière en Tanzanie, pour gérer son commerce désormais florissant.

Zakia Hussain Salehe, commerçante tanzanienne, est assise dans sa boutique de Nakonde, en Zambie, où elle vend des vêtements pour hommes

« La Zambie nous donne la possibilité de nous développer. Je n’ai jamais eu de problèmes ici. Je paie mes impôts, je parle le bemba et les gens me traitent comme l’une des leurs », dit-elle, avec de la fierté dans la voix. 

Une ville frontalière en pleine effervescence 

Zakia n’est pas seule. Elle fait partie du nombre croissant de femmes tanzaniennes qui font tourner l’économie informelle de Nakonde. Fort de leur dynamisme, de leur résilience et de leur sens des opportunités, ces femmes transforment le commerce transfrontalier en une voie vers la liberté financière. 

« Cette activité m’aide à subvenir aux besoins de ma famille. Les femmes doivent être indépendantes. Nous ne pouvons pas toujours compter sur nos maris. Nous devons nous débrouiller seules », explique Zakia.  

Dans le passé, le commerce transfrontalier du côté zambien était largement dominé par les hommes tanzaniens. Depuis quelques années, cependant, de plus en plus de femmes se sont lancées dans cette activité, certaines choisissant même d’émigrer de façon permanente.  

Alors que les femmes tanzaniennes dominent aujourd’hui le commerce de détail informel à Nakonde, vendant des vêtements, de la nourriture et des plats cuisinés, et s’intégrant profondément dans les communautés locales, les hommes tanzaniens ont tendance à opérer en coulisses dans le commerce de gros, le transport et la logistique.  

À quelques rues de là, Noweriya Musa, 42 ans, empile des oranges au coin d’une rue. Elle vend des fruits à Nakonde depuis quatre ans et, comme Zakia, fait le trajet quotidien depuis Tunduma.  

« Les bons jours, je gagne plus de 500 K ($19). Cette ville est toujours animée. Les voyageurs, les commerçants, les travailleurs ont besoin de nourriture pour tenir le coup. Parfois, mon stock s’épuise si vite que je dois retourner m’approvisionner le jour même », dit-elle.

Noweriya Musa, commerçante tanzanienne, sourit chaleureusement à un client alors qu’elle tient en équilibre une bassine d’oranges sur sa tête dans les rues de Nakonde

C’est un travail difficile, mais pour Noweriya, l’effort en vaut la peine.  

« J’adore cet endroit. Les gens sont gentils, les affaires marchent bien et je n’ai jamais eu de problèmes. C’est comme une deuxième patrie.  

À la gare routière bruyante de la ville, l’odeur du riz épicé emplit l’air. C’est Anna Richard Sinkala, 32 ans, une autre commerçante tanzanienne, qui sert des repas chauds aux employés de la gare et aux voyageurs qui se rendent dans d’autres régions de la Zambie. Elle se lève avant le lever du soleil et arrive à son stand dès 6 heures du matin.  

Une solidarité féminine au-delà des frontières 

« Je me suis liée d’amitié avec les femmes zambiennes qui vivent ici. Nous vivons comme des sœurs. Nous nous entraidons. La Zambie est devenue ma deuxième patrie. », déclare Anna en souriant.  

Et la fraternité va dans les deux sens. Les commerçants et les consommateurs zambiens ont non seulement accueilli les Tanzaniennes, mais ils ont grandi avec elles.  

Catherine Nakaona, 48 ans, commerçante zambienne qui vend des vêtements sur le marché noir de Nakonde, explique que les Tanzaniennes ont apporté plus que de simples marchandises à travers la frontière ; elles ont apporté des connaissances, une culture et de nouvelles façons de faire des affaires. 

« Nous faisons des affaires avec des Tanzaniennes et nous avons même appris à parler le swahili. Elles nous ont beaucoup appris sur la façon de faire des affaires. Avant, je ne parlais que le bemba et le nyanja, mais aujourd’hui je parle si bien le swahili que les gens pensent que je viens de Tanzanie », dit-elle.  

Margaret Nyondo, 47 ans, vendeuse de fruits à la gare routière principale, partage son sentiment.  

« Dans cette gare, se côtoient Zambiens et Tanzaniens. Nous travaillons bien ensemble et nous nous entraidons. La plupart de nos aliments, les bananes, les pommes de terre et le riz, proviennent de Tanzanie. Parfois, ils nous les donnent même à crédit, et nous payons après la vente. Ce sont des gens bien, et nous vivons comme des sœurs », souligne-t-elle.

Une Zambienne et une Tanzanienne partagent un espace commercial à la gare routière principale de Nakonde, illustrant l’unité et la solidarité dans le commerce transfrontalier

 

La Tanzanie est largement reconnue pour son solide secteur agricole, réputé à l’échelle internationale pour la production de cultures telles que de café, de thé, de noix de cajou et de bananes.  

En dehors du marché, les femmes tanzaniennes ont un impact considérable. Kantapi Sichilima, 45 ans, chauffeur de bus local, apprécie la commodité qu’elles apportent.  

« Ces femmes nous ont facilité la vie. Nous n’avons plus besoin de nous rendre en Tanzanie pour acheter des bananes ; elles nous les livrent ici même. Et les prix sont les mêmes », a-t-il déclaré.  

La concurrence et les leçons apprises 

Mais tout le monde ne voit pas les commerçants tanzaniens comme une bénédiction. Certains commerçants zambiens ont l’impression d’être évincés, et Josephine Chileshe, 46 ans, vendeuse de fruits à la gare routière de Wembley, ne cache pas sa frustration.  

« Parfois, je n’ai que 70 K ($3) de fruits. Puis une Tanzanienne arrive avec 400 K ($15), et elle réussit quand même à tout vendre avant moi », dit-elle en secouant la tête.  

Elle laisse échapper un petit rire. « Pendant ce temps, je reste assise ici avec mes quelques bananes, à attendre toute la journée de les vendre. »  

Josephine admet que ses homologues tanzaniennes semblent mieux savoir comment attirer les clients.

Photo du marché noir de Nakonde, fournie par l’Association du commerce transfrontalier

« Elles sont douées en affaires, je ne vais pas mentir. Elles ont fidélisé leur clientèle, elles savent bien parler et elles n’attendent pas : elles vont chercher les acheteurs. » 

Puis elle ajoute en riant un peu plus : 

« Parfois, vous êtes en train d’échanger avec quelqu’un, et boum ! Une Tanzanienne arrive, le charme, et il achète chez elle. » 

Même si la situation est parfois difficile, Josephine estime qu’il y a des leçons à tirer. 

« Peut-être que nous, les Zambiennes, devons améliorer notre dynamisme. Ces femmes sont mieux préparées », a-t-elle déclaré.  

Politiques, permis et frontières inégales  

Les politiques commerciales favorables de la Zambie ont joué un rôle important dans la facilitation du commerce transfrontalier, en particulier pour les petits commerçants et les migrants.  

Le régime commercial simplifié (RCS), mis en œuvre dans le cadre du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), permet aux commerçants de bénéficier de tarifs préférentiels et de procédures douanières simplifiées pour les envois d’une valeur inférieure à un certain seuil.  

Par ailleurs, le ministère zambien de l’Immigration autorise l’entrée sans visa des ressortissants tanzaniens pour une durée maximale de 90 jours, ce qui facilite les voyages et les échanges commerciaux.

Une affiche du poste-frontière à guichet unique de Nakonde-Tunduma, une porte d’entrée essentielle pour le commerce et les relations entre la Zambie et la Tanzanie

Le président de la Zambie Hakainde Hichilema et la présidente de la Tanzanie Samia Suluhu Hassan ont activement participé à des discussions visant à renforcer le libre-échange et l’intégration régionale entre leurs pays.  

Cependant, les politiques strictes de la Tanzanie rendent difficile l’activité des commerçants zambiens de l’autre côté de la frontière. Les Zambiennes qui tentent de vendre leurs produits à Tunduma sont confrontées à des règlements municipaux stricts qui interdisent le commerce informel aux étrangers, ainsi qu’à des exigences élevées en matière d’autorisation et à des harcèlements fréquents.  

Mercy Namfukwe, 35 ans, vendeuse de fruits zambienne, affirme qu’elle aimerait bien faire du commerce à Tunduma, mais qu’elle en est empêchée. 

« Nous n’y allons que pour commander nos marchandises. Ils ne nous autorisent pas à vendre », explique-t-elle.  

Selon le rapport de terrain 2023 de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Zambie, les autorités municipales tanzaniennes n’autorisent pas les étrangers à faire du commerce sur les marchés en plein air sans obtenir la licence commerciale du pays, une réglementation qui  affecte de manière disproportionnée les  Zambiennes, qui sont pour la plupart des petites commerçantes et n’ont souvent pas les moyens de se procurer cette licence.   

Le président de la Chambre de commerce de Nakonde, Thomas Botha, se fait l’écho de cette préoccupation.  

« Pour nos amis tanzaniens, c’est une question très complexe. Vous trouverez de nombreux commerçants tanzaniens ici à Nakonde, mais vous ne trouverez jamais de Zambiens à Tunduma. Nos lois sont plus avantageuses. Il existe un grave déséquilibre commercial. »  

« Nous aimerions qu’il y ait une harmonisation, que les lois qui permettent aux femmes tanzaniennes de faire du commerce ici soient également étendues aux femmes zambiennes de l’autre côté », déclare-t-il.  

Veronica Singolo, 42 ans, une commerçante tanzanienne de vêtements qui vend à Nakonde depuis près de cinq ans, vit désormais en Zambie et est mariée à un ressortissant zambien. Elle explique que les fluctuations monétaires ont rendu difficile le maintien des marges bénéficiaires.  

« Le kwacha zambien a perdu plusieurs fois de sa valeur. Lorsqu’une telle situation se produit, nos fournisseurs en Tanzanie ne baissent pas leurs prix, mais ici, les clients veulent payer moins ; dans tous les cas, nous sommes perdants. Si nous augmentons nos prix, les clients se plaignent ou n’achètent pas. Si nous ne le faisons pas, nous gagnons à peine assez », explique-t-elle en pliant des robes aux couleurs vives dans son étal.

Anna Richard Sinkala, une vendeuse de produits alimentaires tanzanienne à son stand dans la gare routière bondée de Nakonde

Pilier économique méconnu  

Bien qu’il n’existe pas de données spécifiques ventilées par sexe pour Nakonde, les tendances régionales indiquent que les femmes migrantes originaires de Tanzanie représentent une part importante des commerçants transfrontaliers. Leur contribution est particulièrement évidente en temps de crise.  

Lors des récentes sécheresses en Zambie, ces femmes ont par exemple joué un rôle essentiel dans le maintien de l’.accès à une alimentation nutritive.. Grâce à leurs activités commerciales, elles créent également des emplois et des moyens de subsistance, comme les cyclistes qui transportent un endroit à l’autre.  

Precious Nachona, responsable du bureau d’information de l’Association des commerçants transfrontaliers (CBTA) à Nakonde, indique qu’environ 70 % des petits commerçants transfrontaliers de Nakonde sont des femmes.  

Elle décrit les femmes engagées dans le commerce transfrontalier comme des héroïnes méconnues du commerce régional.  

« Ces femmes sont l’épine dorsale du commerce transfrontalier. Elles jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire et la création d’emplois. La plupart d’entre elles réinvestissent leurs revenus dans leurs familles et leurs communautés. Les soutenir, c’est renforcer l’ensemble de l’économie”, déclare Mme Nachona.  

« Nous travaillons pour qu’elles soient reconnues, respectées et soutenues. Lorsque les femmes font du commerce, les communautés prospèrent. » 

Catherine Nyondo, commerçante zambienne, assise dans sa boutique de Nakonde, entourée de vêtements colorés

Alex Sinkala, responsable administratif du district de Nakonde, reconnaît également le rôle crucial de ces femmes dans la dynamique transfrontalière.  

« Les commerçantes tanzaniennes jouent un rôle essentiel tant dans l’économie que dans la vie quotidienne ici à Nakonde.  Elles ne se contentent pas de vendre des marchandises ; elles contribuent à nourrir nos communautés grâce aux produits agricoles qu’elles apportent. Elles créent des emplois et assurent la fluidité du commerce transfrontalier. Sans elles, nos marchés seraient plus petits et moins efficaces ». 

« En outre, elles contribuent à rapprocher nos cultures et à faciliter les relations transfrontalières, ce que les institutions officielles ont souvent du mal à faire. Par exemple, nombre d’entre eux parlent à la fois le swahili et les langues locales zambiennes, ce qui facilite les échanges et les rend plus personnels”, a déclaré M. Sinkala.  

Il a par ailleurs souligné l’importance d’une coopération bilatérale continue entre la Zambie et la Tanzanie afin de créer des politiques plus inclusives, d’améliorer les installations frontalières et de fournir un soutien financier et une formation visant à autonomiser les femmes dans le commerce transfrontalier.  

Reines de la frontière 

Lorsque le soleil se couche sur la frontière de Nakonde, les femmes commencent à faire leurs bagages, prêtes à retourner à Tunduma ou à rentrer chez elles en ville. Leur journée est peut-être terminée, mais leur impact persiste dans chaque boutique du coin, chaque repas à la gare routière et chaque étal de marché.  

Dans cette ville frontalière, elles ne sont pas seulement des commerçantes. Ce sont des reines sans couronne qui font du commerce au-delà des limites et réécrivent les règles du commerce régional à chaque transaction. 

Regardez le documentaire Nakonde Border Queens ci-dessous pour découvrir comment ces femmes stimulent le commerce et renforcent les liens à l’un des passages frontaliers les plus fréquentés d’Afrique de l’Est, une vente, une solidarité féminine, un lever de soleil à la fois : 

Ce contenu est produit par African Women in Media (AWiM) dans le cadre du projet Move Africa 2025, commandé par la Commission de lUnion africaine et soutenu par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) par lintermédiaire de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbHLes points de vue et opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux du BMZ, de la GIZ ou de lUnion africaine.