By Dina Nomena Andriarimanjaka

Qu’est-ce qui pousse les jeunes femmes malgaches à migrer ?

Traduit en français par Ngo Ngimbous Fidèle Juliette

Cliquez pour lire en anglais

Alors que davantage de jeunes femmes malgaches quittent leur maison à la recherche d’opportunités, leurs récits passent souvent sous silence.  Le parcours d’une femme en particulier permet de mieux comprendre les motivations, les sacrifices et les aspirations qui alimentent cette vague discrète de migrations féminines. 

Entre Libreville et Antananarivo, engagement et maternité, Fanja Raholiarisoa incarne une génération de femmes malgaches en mouvement, ancrées dans leurs racines, mais tournées vers le monde.  Journaliste de formation et communicatrice par conviction, elle donne la parole aux enfants tout en gardant la sienne forte et libre.    

C’est là le portrait d’une femme malgache qui a transformé son engagement en mode de vie au Gabon.

Fanja, à 4675kilomètres d’Antananarivo 

De journaliste à experte en communication 

C’est dans l’ambiance des salles de rédaction malgaches que Fanja a trouvé sa voix.  Mariée à un journaliste sportif, elle a vécu au rythme des interviews qui se chevauchent, des délais serrés et des horaires prolongés.  Mais la maternité a tout bouleversé.   

Il a fallu se réinventer, équilibrer, opérer des choix.  La communication est tout de suite apparue comme une issue. Bien que moins chronophage que le journalisme, elle est tout aussi exigeante en termes d’engagement.    Elle y a tout de même trouvé sa place.  

Aujourd’hui, c’est son travail qui est apprécié lorsqu’une campagne touche juste, lorsqu’un message fait écho. 

Migration et sacrifices sous silence 

Bien que les migrants internationaux ne représentent qu’une infime partie de la population malgache (à peine 0,1 %), 43 % sont des femmes — un signe réel de féminisation de la migration.   

Derrière ses mouvements se cachent des sacrifices silencieux. Loin des images en rapport avec l’expatriation, Fanja parle de la douleur d’avoir quitté sa maison de rêve à Madagascar, en 2021.  Dilemmes conjugaux, négociations avant le départ, deux enfants à écouter et à préparer  

Son mari, réticent au départ a fini par tout quitter pour la suivre — un choix rare et souvent mal compris sur un continent où l’on célèbre plus les femmes qui se sacrifient que celles qu’on choisit de suivre. 

« Mon mari a accepté de tout laisser derrière lui pour me suivre.  Un choix que sa famille n’a pas apprécié. Sa décision était très importante pour moi, car j’ai des amies et des collègues dont les familles et les conjoints sont restés au pays pour continuer à travailler », confie Fanja. 

Au Gabon, cet échange de rôles a suscité des réactions.  Dans ce contexte patriarcal, certains se sont permis de juger : pourquoi ton mari a-t-il fait pris cette décision ? Mais Fanja est passée outre. 

Libreville, capitale du Gabon | Photo de Fanja Saholiarisoa

Il y a eu des nuits de solitude. Des messages WhatsApp envoyés à l’heure tardive, quand son frère, resté au pays, est tombé gravement malade. La distance peut être cruelle.   On veut être là, mais impossible. Même pendant ces moments, Fanja a tenu bon. Elle s’appuyait sur les outils numériques, les liens vitaux et les groupes de famille en ligne pour combler le vide.  

Elle a également connu des moments de gloire. Elle a continué d’avancer, elle a assumé. Elle a transformé cette migration en projet de vie, un domaine d’apprentissage pour ses enfants. Elle parle de foi, de prière, de catéchisme et considère son nouveau rôle comme une source de stabilité intérieure.  

Sa spiritualité n’est pas un refuge, plutôt une force motrice. Lorsque les actions qu’elle pose envers ses enfants sont appréciées, lorsqu’elle voit noir sur blanc que son travail a laissé une empreinte, c’est pour elle un geste politique, une signature sur le tissu social du Gabon et de Madagascar d’où elle vient.  

Une carte gravée dans son âme 

Pour Fanja, l’Afrique n’est pas un enchevêtrement de frontières, mais un souffle intérieur, symbolisé par le collier sculpté qu’elle porte. Mon cœur est resté en Afrique, des souvenirs vivants de chaque ville visitée, chaque accessoire wax acheté comme une pièce d’identité. 

Un bijou dAfrique cher à mon cœur — où l’amour et les racines sentremêlent

À Johannesburg et au Cap, la modernité occidentale se mêle aux racines de l’Afrique pour apporter une sensation profonde. « Ton cœur est en Afrique, mais ton corps est en Europe », un proche le lui a dit un jour. Une phrase qui deviendra bientôt le fil conducteur de sa vision des frontières plus ouvertes en Afrique. 

Nairobi et ses safaris et l’élégance des traditions Maasai, nous rappelle la noblesse des anciens contes.  À Dakar, qu’elle a presque oublié en mentionnant les endroits qu’elle a visités, elle a ressenti un lien invisible nourri par l’histoire, des souvenirs partagés entre Malgaches et Sénégalais. 

Puis le Ghana, vibrant de jeunesse et de mouvements civiques, où les jeunes femmes étendent leurs limites enviant ce que Fanja incarne. 

Cap Camps Bay dans la ville de Cap, décembre2023 | Photo prise par Fanja Saholiarisoa

Bien qu’aucun lieu spécifique à Madagascar ne lui tienne à cœur, son expression en langue malgache avec ses enfants ainsi que la carte en marbre de Madagascar dans son bureau révèlent la profondeur de son attachement. 

Transmission, héritage, et reconfiguration 

Fanja est un produit du programme luminous women 

Sa mère, décédée en 2019, était ce soleil social, une chaleur rayonnante qui savait tisser des liens.  Elle lui a transmis cette rare capacité de rassembler et de bâtir des relations. Cette lumière, Fanja la tient de ses origines familiales aussi bien que des paroles des femmes qui l’ont inspirée. 

Ses lectures ont également joué un rôle: Michelle Obama, Oprah Winfrey, Mère Térésa, Victoire Rasoamanarivo… Elle distille, mélange et combine leur sagesse pour en extraire une connaissance composite qu’elle transmet à ses enfants. 

Élever des enfants en tant que migrant implique la mise en commun des cultures, langues et perspectives. C’est vouloir préserver la culture malgache dans un monde francophone. C’est s’enraciner dans la foi tout en cultivant l’autonomie. C’est élever les enfants de diverses origines, ancrés et curieux, prêts à embrasser le monde sans se perdre. 

Une sororité panafricaine 

Fanja n’est pas seule dans ce voyage. Elle tire son inspiration, écoute et fait un pas. Une rencontre marquante : une femme influente, ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF Gabon, qu’elle a soutenue lors de sa nomination.   Une conversation intense, des valeurs partagées. Ce sont ces liens invisibles qui nourrissent la sororité africaine, au-delà des pays, des statuts et des cultures. 

Elle reste également marquée par une surprise persistante : au Gabon, les hommes sont encore plus patriarcaux qu’à Madagascar. Fanja observe, analyse, s’adapte.  Elle navigue dans les codes sociaux sans se perdre, guidée par une boussole morale inébranlable : égalité, justice et autonomie.   Pour elle-même, pour ses enfants, et pour toutes les femmes comme elle. 

À Saly Portudal, Sénégal, mai 2023, une femme immigrée vendant des bijoux faits de coquillages 

Si les femmes africaines créaient la ville idéale ?   

Fanja commence par rêver d’une ville pour les enfants, où grandir serait un droit et non un privilège.  Mais pourquoi ne pas aller plus loin : une ville imaginée par, et pour les femmes africaines.   Elle pense à la Namibie, récemment dirigée par une présidente : un symbole, un espoir.  

Dans cette ville rêvée, les femmes leaders ne seraient plus des exceptions.  Le partenariat serait fondé sur le partage et le soutien mutuel, et non sur des rapports de force.  L’émancipation ne serait plus un simple slogan, mais une réalité quotidienne — pour les femmes et les hommes.

Engagement de Fanja à autonomiser les enfants à travers les actions de sensibilisation

Sa vision va bien au-delà. Elle est continentale, radicale dans sa simplicité : « Faciliter la circulation régionale des femmes qui travaillent.  Ouvrir les frontières comme en Europe.  Nous sommes un. »   Ce qu’elle réclame, c’est la liberté de mouvement, la reconnaissance des femmes comme moteurs du développement africain.  Une ville idéale, certes — mais surtout un continent où les femmes peuvent agir, rêver, construire. 

 Fanja suit une devise malgache : Tsy ny namanao no ifaninananao fa ny tsara vitanao omaly, « Ton adversaire, ce n’est pas l’autre, mais ce que tu as accompli hier. »   Son parcours est celui d’une nouvelle génération de migrantes malgaches, non en exil, mais en mission, construire ailleurs sans jamais se déraciner. 

L’histoire de Fanja n’est qu’un fil dans une vaste tapisserie.   Même si la majorité de la diaspora malgache réside en Europe, notamment en France , soit entre 100 000 et 140 000 personnes selon les estimations, il existe aussi des mouvements intra-africains significatifs, en particulier vers les pays de la SADC (Afrique du Sud, Mozambique).  

Les jeunes femmes malgaches sont en mouvement dans la région. Elles ne fuient pas — elles bâtissent : des carrières, des familles, des identités.  Les raisons sont diverses, mais leur élan est clair. 

Pour écouter Fanja raconter son histoire dans ses propres mots — sa voix, ses réflexions, ses espoirs pour le continent : écoutez son épisode sur le podcast sur le lien  

Ce contenu est produit par African Women in Media (AWiM) dans le cadre du projet Move Africa 2025, initié par la Commission de l’Union africaine et soutenu par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ), par l’intermédiaire de la GIZ (Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit ) GmbH..  Les commentaires n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux du BMZ, GIZ, ou l’Union africaine.