By Tshepy Matloga-Malope

Pourquoi les femmes migrantes pourraient bien sauver l’économie d’Afrique australe

Traduit en français par Ngo Ngimbous Fidèle Juliette

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Nyasha Melissa Chisoko se souvient du moment où elle a réalisé sa première vente. Elle se trouvait dans son petit appartement à Johannesburg, allaitant son nouveau-né et regardant les précommandes en ligne arriver lentement pour la toute première fois. 

« J’ai pleuré, » dit-elle. « Pas parce que c’était une grosse somme d’argent, mais parce que quelqu’un avait cru en moi. » 

Cette confiance a semé les graines de MAZH Babies, sa marque haut de gamme pour bébés et femmes enceintes, aujourd’hui présente dans les rayons de grandes enseignes. Cette entreprise n’est pas née d’un plan élaboré en école de commerce. Elle est née de la migration et de la maternité. 

Partout dans le monde, la migration est souvent représentée sous l’angle de la crise et du déracinement. Pendant des décennies, la migration à travers l’Afrique australe a été un voyage forcé, marqué par la perte des liens culturels et l’instabilité économique. 

Aujourd’hui, la migration volontaire est plus courante, motivée par la quête de meilleures conditions de vie, d’une éducation de qualité et d’opportunités entrepreneuriales. Derrière les gros titres se cachent des histoires de femmes voyageant de pays en pays, façonnant les économies et redéfinissant les normes sociales.

Melissa, une entrepreneure zimbabwéenne de 32 ans, a déménagé en Afrique du Sud en 2010, à l’âge de 17 ans, pour poursuivre ses études après avoir obtenu son diplôme de fin d’études secondaires (A level). Ses deux frères et sœurs aînés étudiaient déjà dans le pays. Après avoir obtenu une licence en Commerce (spécialisation comptabilité) /(BCom) à l’UNISA (Université d’Afrique du Sud), Melissa s’est retrouvée confrontée à une situation fréquente chez les diplômés étrangers : des perspectives d’emploi limitées et un réseau local restreint. 

S’inspirant de son expérience de la maternité, elle a imaginé une marque capable de combler ce vide. « C’est lorsque je suis tombée enceinte de mon premier enfant, des années plus tard, que j’ai perçu une lacune sur le marché des produits pour bébés. Les nouveaux parents en Afrique du Sud et en particulier ceux qui recherchent un équilibre entre style, praticité et accessibilité, manquaient d’un accès à des articles soigneusement sélectionnés, à la fois fonctionnels et tendance », explique Melissa. 

Cette vision allait donner naissance à MAZH Babies, une ligne de produits de luxe pour bébés et maternité qui célèbre la parentalité africaine moderne avec des articles haut de gamme : sacs à couches en cuir végétal, berceaux minimalistes pour bébés et vêtements de maternité élégants. 

Melissa inspectant quelques sacs à couches MAZH Babies

Fondée en 2021, MAZH tire son nom du mot shona « madzhambe », qui signifie « bébé qui pleure ». La marque est l’expression de ce qui se passe lorsque les femmes africaines ont la liberté de s’épanouir au-delà des frontières. Sans capital de départ et financée uniquement grâce aux précommandes via les réseaux sociaux, la marque de Melissa est devenue un label reconnu au niveau national, collaborant avec de grands distributeurs comme Chelino Baby et figurant dans British Vogue et Glamour UK. Elle a remporté le Zimbabwe Achievers Award 2024 de la personnalité féminine de l’année, symbole de la contribution économique et du potentiel créatif des femmes migrantes. 

En tant qu’entrepreneure née à l’étranger en Afrique du Sud, Melissa a dû naviguer à travers la bureaucratie, gagner la confiance sur des marchés inconnus et faire face à des systèmes sociaux et juridiques souvent défavorables aux migrants, comme les licences et permis, qui peuvent être complexes à comprendre et à obtenir sans avocat. Melissa ne se considère pas comme une « entrepreneure migrante ». Pourtant, son parcours est profondément marqué par la liberté de circuler, d’accéder aux marchés et de réinventer ce que le succès signifie pour une femme africaine en affaires. 

Nyasha Melissa Chisoko lors de notre entretien

Selon le recensement 2022 de Statistics South Africa (Stats SA), plus de 2,4 millions de migrants vivent en Afrique du Sud. Parmi eux, plus d’un million sont des femmes, dont beaucoup viennent de la région de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), les principaux pays d’origine étant le Zimbabwe, le Mozambique et le Lesotho. 

Les résultats montrent également que parmi les trois principales populations immigrées, les hommes zimbabwéens représentent la plus grande part, avec 25,9 %, tandis que les femmes représentent 22,6 % ; les Mozambicains constituent 13,0 %, alors que leurs homologues féminines représentent 6,9 % ; enfin, les femmes immigrées originaires du Lesotho représentent 6,1 % du total des immigrants, contre 4,8 % pour les hommes.

La majorité de ces migrants s’installent dans des centres urbains tels que Gauteng et le Cap-Occidental, des provinces qui continuent d’attirer le plus grand nombre de migrants grâce à une croissance du PIB, un taux de chômage plus faible et une amélioration des conditions de vie. Les femmes migrantes ne se contentent pas de participer à l’économie sud-africaine, elles contribuent également à la transformer. 

Angela Ngano (âge non divulgué) a quitté le Zimbabwe pour l’Afrique du Sud en 2016, après avoir obtenu son diplôme de maîtrise en gestion des risques et assurance à l’Université nationale des sciences et technologies. Pour elle, la migration n’était pas une question de fuite ou de survie. 

« Je suis venue en Afrique du Sud à la recherche de meilleures opportunités et d’un environnement économique plus stable, » déclare-t-elle. « Je voyais ce pays comme un endroit où je pourrais évoluer professionnellement. » 

Alors qu’elle travaillait comme administratrice immobilière et agent de location dans une agence à Johannesburg, Angela a remarqué que le secteur du logement recelait un potentiel d’innovation encore inexploité. 

Je voulais ma part du gâteau, mais j’ai réalisé que je ne pouvais pas l’obtenir en tant qu’employée. Il fallait que je devienne entrepreneure. » 

Le parcours a commencé alors qu’elle était encore administratrice locative, apprenant les ficelles du métier dans un nouveau pays en 2018. 

« Ce poste m’a offert une fenêtre sur le marché du logement. J’ai commencé à remarquer des inefficacités et des lacunes dans le système, comme la difficulté pour les familles migrantes à trouver des logements stables et bien gérés à louer. Avec le temps, j’ai progressé, construit des relations solides, et cofondé une entreprise pour offrir une meilleure solution », explique-t-elle. 

Aujourd’hui, Angela est copropriétaire d’une société de gestion immobilière appelée Polaris, active dans la province de Gauteng depuis 2022. Son entreprise est reconnue pour son service centré sur les locataires et ses partenariats transparents avec les propriétaires, et elle s’est développée pour gérer des biens d’investissement pour des propriétaires sud-africains vivant à l’étranger.

« Être ressortissante étrangère en Afrique du Sud signifie que je sais ce que l’on ressent lorsqu’on est ignoré ou sous-estimé, ce qui me pousse à traiter chaque client et chaque locataire avec empathie et respect. Cette perspective m’a aidée à instaurer une culture d’entreprise centrée sur l’humain », explique Angela. 

L’histoire d’Angela est faite de détermination, de vision et d’adaptabilité — des qualités devenues essentielles alors qu’elle traversait les multiples réalités de la vie d’une femme migrante entrepreneure. Entre l’accès limité aux réseaux et les biais subtils d’une nouvelle culture, elle a dû gagner sa place dans chaque espace où elle se trouvait. 

« Au début, c’était difficile, » admet-elle. « Mais je suis restée curieuse, j’ai écouté attentivement, et j’ai laissé le professionnalisme et les résultats parler pour moi. » 

Bien qu’elle n’ait pas bénéficié de financement formel, elle a trouvé du soutien dans des forums immobiliers locaux, des ateliers juridiques et du mentorat. 

« Des collègues du secteur m’ont appris les ficelles du métier, et aujourd’hui, je veille à faire de même pour les jeunes femmes qui entrent dans l’immobilier, » dit-elle. L’impact de son entreprise dépasse la simple gestion de portefeuilles immobiliers : elle crée des opportunités d’emploi pour les femmes, offre des solutions de logement fiables aux familles, et incarne l’engagement d’Angela à redonner à la communauté. 

Aujourd’hui, elle poursuit un master en analytique à l’American University de Washington, D.C., afin d’affiner ses compétences en prise de décision fondée sur les données et faire passer son entreprise à un niveau supérieur. 

« Je veux rapporter des connaissances avancées aussi bien dans mon pays d’accueil que dans mon pays d’origine, afin d’améliorer nos opérations et d’innover dans la manière dont nous servons nos clients, » déclare-t-elle. 

Elle occupe également le poste de vice-présidente des événements au sein du comité Kogod Women in Business, où elle contribue à créer des plateformes permettant aux femmes leaders de s’épanouir et de se connecter. « Il s’agit de briser les barrières — qu’elles soient sociales, culturelles ou professionnelles. »

Angela Ngano

Les objectifs futurs d’Angela sont clairs : s’implanter sur de nouveaux marchés, autonomiser davantage de femmes et promouvoir des pratiques éthiques et humaines dans le secteur immobilier. « Je veux construire un héritage pour ma famille, pour mon équipe, et pour chaque femme à qui l’on a dit que ses rêves étaient trop grands. » 

Melissa et Angela ont toutes deux réussi à créer des entreprises florissantes qui emploient aujourd’hui des migrants ainsi que des locaux, confirmant ainsi les conclusions de l’OIM et de Statistics South Africa sur le lien entre la migration transfrontalière et l’innovation. 

Cependant, toutes les histoires de migrants ne comprennent pas des nominations à des prix ou des diplômes de MBA. 

À Pretoria, Maria Machava*, 38 ans (nom d’emprunt), mère célibataire mozambicaine de deux enfants, installe ses marchandises sur un étal qu’elle partage avec une amie. Au début, Maria se montre méfiante, sa posture est tendue, ses réponses courtes. Elle soupçonne que je travaille peut-être avec les autorités sud-africaines de l’immigration, ou pire, que je tourne l’un de ces programmes télévisés mettant en scène des arrestations citoyennes de migrants sans papiers. 

Il a fallu des heures de rassurances délicates, d’explications répétées et quelques règles strictes, notamment ; celle de ne pas révéler son visage avant qu’elle accepte enfin de parler. 

Depuis cinq ans, Maria voyage d’un bout à l’autre du pays, vendant des légumes pour vivre. Contrairement à Melissa et Angela, Maria est arrivée en Afrique du Sud en 2019 avec un visa de visiteur qu’elle n’a jamais renouvelé ni quitté, un visa qui ne lui permet pas de travailler ni de gérer une entreprise. 

« Je suis venue ici sur invitation d’une amie, et honnêtement, je gagne assez d’argent pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants. C’est aussi très dangereux. Je me suis fait voler, mais je ne peux même pas porter plainte auprès de la police parce que je ne devrais pas travailler ici de toute façon. J’ai aussi constamment peur que les agents de police découvrent mon statut d’immigration, car je serais arrêtée et expulsée, ce qui signifierait perdre mon entreprise et mes revenus », confie-t-elle. 

Maria n’a jamais terminé ses études secondaires. Son mari est parti après la naissance de leur deuxième enfant. Elle a survécu en faisant des travaux domestiques dans sa ville natale de Mafalala, au Mozambique. Mais lorsqu’une amie lui a parlé d’une opportunité en Afrique du Sud, elle a emprunté de l’argent à des membres de sa famille pour acheter un billet de bus et son premier stock de légumes.

Le stand de légumes de Maria à Pretoria, SA

Aujourd’hui, elle soutient les enfants qu’elle a laissés à Mafalala et a construit une maison de deux pièces chez elle. Son aîné terminera ses études secondaires en 2025 et espère pouvoir accéder à l’université. 

L’entreprise de Maria n’est pas enregistrée. Elle ne possède pas de compte bancaire. Pourtant, elle fait partie des milliers d’invisibles qui alimentent une économie transfrontalière vitale, qui soutient des familles, génère des revenus et fait circuler des millions en transferts d’argent. 

« Je ne porte peut-être pas de talons hauts ni ne parle bien anglais, » dit Maria avec un sourire, « mais je suis aussi une femme d’affaires, et si on me donnait la chance d’obtenir les visas appropriés, je réussirais encore mieux qu’aujourd’hui. » 

Le recensement de 2022 et l’enquête QLFS offrent des informations essentielles sur la façon dont les mouvements migratoires s’entrecroisent avec le genre, l’emploi, l’éducation et le développement social. Les migrants sont plus susceptibles de créer des entreprises que leurs homologues non-migrants, en raison de la nécessité de survivre et d’un accès limité à l’emploi formel. 

Ils se retrouvent à exercer dans l’économie informelle, où la réglementation est moins complexe et le soutien plus accessible. Ces entreprises ont tendance à être résilientes, innovantes et profondément enracinées dans leurs communautés.

Selon le recensement de 2022, les femmes originaires du Zimbabwe représentent plus de 22 % de la population féminine migrante en Afrique du Sud. 

Selon Yvonne Ndege, porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour l’Afrique de l’Est, la Corne de l’Afrique et l’Afrique australe, l’OIM collabore étroitement avec les gouvernements pour simplifier les procédures de documentation, reconnaître les qualifications étrangères et faciliter l’accès au microcrédit. 

« Notre travail reconnaît que l’intégration n’est pas un processus à sens unique ; elle nécessite un effort à la fois des migrants et des communautés d’accueil pour favoriser une compréhension mutuelle et une prospérité partagée », explique Ndege. 

Au cœur de cette transformation se trouve un environnement politique favorable, soutenu par des cadres établis par la SADC, tels que le Plan d’action sur la migration de main-d’œuvre, le Cadre politique sur la migration et le Cadre des qualifications de la Communauté de développement de l’Afrique australe. 

Bien que le protocole de la SADC sur la facilitation de la circulation des personnes n’ait pas encore été ratifié par plusieurs États membres, ses principes guident les initiatives politiques. Celles-ci incluent des efforts pour améliorer les infrastructures frontalières, protéger les travailleurs migrants dans les secteurs vulnérables comme le travail domestique et l’agriculture, et favoriser l’intégration éducative et économique transfrontalière. 

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) joue également un rôle clé dans la promotion de ces objectifs. Travaillant en étroite collaboration avec le Secrétariat de la SADC, l’OIM contribue à l’élaboration de politiques qui s’alignent sur l’intégration régionale et l’équité entre les sexes. Concrètement, ces politiques se traduisent par des programmes facilitant l’accès à l’emploi, protégeant contre l’exploitation et favorisant l’inclusion sociale. 

Les migrants ont tendance à contribuer davantage au budget public que ce qu’ils reçoivent en services sociaux, ce qui dément les idées reçues persistantes selon lesquelles ils seraient un poids pour les ressources publiques telles que les soins de santé gratuits et l’éducation. 

« Les migrants bien intégrés sur le marché du travail sud-africain ont le potentiel d’augmenter le PIB par habitant jusqu’à 5 % », affirme Ndege. 

Si les politiques posent le cadre, le véritable élan se produit sur le terrain. Des ONG locales et des groupes communautaires pilotent l’intégration et l’autonomisation des femmes migrantes de manière profondément impactante, tandis que l’OIM met en œuvre des programmes pratiques pour soutenir cette intégration. 

« Dans les provinces de Gauteng, KwaZulu-Natal et du Cap-Occidental, nos projets ont aidé près de 400 personnes, dont plus de la moitié sont des migrants, à formaliser leurs entreprises grâce à des formations en fiscalité, marketing, enregistrement des entreprises et respect des règlements locaux », explique Ndege. 

Les femmes migrantes ont bénéficié de formations dans des domaines variés tels que la boulangerie, la couture, la réparation électrique et la soudure. Ces initiatives leur fournissent non seulement des outils économiques, mais favorisent également leur inclusion sociale. 

Le succès des femmes migrantes en Afrique australe ne peut être dissocié de l’écosystème plus large qui les soutient. Coopération régionale, politiques éclairées, activisme de terrain et données solides convergent tous pour rendre l’intégration possible. C’est une histoire de révolution silencieuse.  

L’une des propriétés du portefeuille immobilier d’Angela

Des salles de décision de la SADC aux marchés animés de Johannesburg. De Melissa, qui a transformé la privation et la maternité en une marque de produits de luxe pour bébés, à Angela, qui a fait d’un poste d’administratrice locative une société immobilière fondée sur la dignité et les données, jusqu’à Maria, dont l’étal à Pretoria soutient deux enfants restés au Mozambique. Ces femmes réécrivent le sens de la migration. 

Leurs parcours sont animés par des ambitions personnelles, mais ils reflètent aussi un changement de regard sur ce que la migration transfrontalière peut accomplir. Ensemble, ces femmes illustrent toute la palette de la résilience des migrantes : des femmes qui migrent pour chercher des opportunités, et pour les construire, discrètement, avec détermination, malgré les obstacles.

Ce contenu est produit par African Women in Media (AWiM) dans le cadre du projet Move Africa 2025, commandé par la Commission de lUnion africaine et soutenu par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) par lintermédiaire de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbHLes points de vue et opinions exprimés sont ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux du BMZ, de la GIZ ou de lUnion africaine.